Prologue_Combat_webDe l’autre côté
La jeune fille au singe

Prologue

Le petit transistor était posé sur la pelouse et grésillait de toutes ses forces pour essayer de retransmettre la folie de l’événement.
- Eh oui c’est fantastique, vous ne vous rendez pas compte de ce qui se passe ici ce soir !!! Salut les copains voulait juste organiser un concert pour quelques centaines de fans, ici, Place de la Nation à Paris et c’est plus de 200 000 admirateurs qui sont venus écouter leurs idoles, Sylvie Vartan, Richard Anthony, les Chats sauvages et bien sûr Johnny Halliday ! Les familles parisiennes qui ont un appartement donnant sur la place ont ouvert leur porte à de parfaits inconnus pour leur permettre d’assister au concert, et c’est par dizaines que les fans se pressent aux balcons, ah quel bel exemple de convivialité, on se souviendra longtemps de
ce 22 juin 1963 !!! Attention criiic... monte sur scène... crrouiiiic... fans en délire... crrrzz...
Diane se releva sur les coudes et tourna le bouton. Elle regardait la végétation dans le jardin autour d’elle, qui semblait bruire d’une étrange palpitation. Elle se tourna vers la porte de la maison à quelques mètres. Elle se leva, brossa du plat de la main les jambes de son jeans et rentra. À l’intérieur se tenait un homme, perdu dans ses pensées. Le visage tourné vers les plafonds, il examinait les poutres. Elle se dirigea vers lui.
- Jacques ! Bonjour ! Je suis très heureuse de vous voir ici !
- Oh ! Bonjour Diane. Effectivement ma dernière visite remonte à longtemps, n’est-ce-pas ? Je devrais passer plus souvent, je ne me lasse pas d’admirer les sculptures sur ces poutres. Elles ne s’abîment pas, hein ?
- Vous le savez bien, cette maison s’entretient toute seule... tenez, venez par ici dans la cuisine, je vais vous faire goûter quelque chose.
Elle se dirigea vers l’autre bout de la pièce, souleva la poignée métallique d’une petite armoire blanche et en sortit une boîte. Avec une cuillère elle râpa plusieurs gros copeaux de glace dans une soucoupe. Elle tendit l’assiette à Jacques.
- Hummm, du sharbet1... je n’en avais pas mangé depuis des lustres ! C’est délicieux !
- Oui, du sorbet, comme vous dites. J’ai acheté un congélateur, en complément du petit frigo que j’avais déjà. Cela permet de garder les aliments congelés. C’est un vrai plaisir, non ?  Mais trêve de mondanités, qu’est-ce-qui vous amène, Jacques ?
- Il faudrait que vous sortiez ce soir. J’ai besoin que vous portiez ce pli à notre informateur auprès du roi. C’est urgent. Les hostilités ont repris, à l’initiative de Charles Quint.
- Déjà ? Elle soupira. Rien d’autre ?
- Non, mais faites attention, il y a de l’électricité dans l’air en ce moment dans la ville, si je puis me permettre, hi hi. Allez, à bientôt, Diane, prenez soin de vous.
Diane lui jeta une œillade amusée.
- Très bien. Au revoir, Jacques. Repassez quand vous voudrez, je vais essayer la framboise la prochaine fois.
- La fr... ?
- Pour le sharbet, j’essaierai d’en préparer avec les framboises du jardin.

Quand Diane sortit dans le jardin ce soir-là, elle prenait son temps, car la nuit était très agréable. La lune était pleine, ou presque, elle adorait cette clarté laiteuse, qui faisait qu’on pouvait avancer dans les ruelles sans éclairage. Juste assez de lumière pour s’orienter, pas trop pour se dissimuler, au cas où. Elle traversa la pelouse. Toutes les plantes murmuraient au gré d’une petite bise nocturne et elle s’imprégnait du son, de l’odeur. Elle portait toujours ses vieux jeans qui provoquaient des grimaces de désapprobation chez
les voisines du quartier. Déjà qu’elle n’était pas mariée, à son âge...
Elle se rapprocha du mur du fond, tendit la main et murmura :
- Porte.
Elle poussa et entra dans le jardin de l’autre côté.

D’ordinaire, à cette heure, toute la maisonnée dormait du sommeil du juste. Là, elle distinguait, au pied de la maison de l’autre côté du jardin, un attroupement fébrile. Elle s’accroupit entre les hautes herbes et observa ce qui se passait.
À quelques mètres d’elle, deux jeunes hommes échevelés se battaient farouchement à l’épée. Le plus brun d’entre eux semblait enragé et frappait comme une brute. L’autre semblait disposer d’une pratique plus subtile, mais n’avait d’autre choix que d’encaisser les coups : il avait de la chance d’être grand et corpulent pour résister à cet assaut furieux.
Cependant, le premier semblait se fatiguer et ses coups devenaient moins puissants. Le second réussit quelques attaques mieux maîtrisées. Il reprenait le dessus. Puis il déstabilisa son adversaire avec une feinte magnifique, qui lui permit de reprendre son souffle quelques secondes. Le grand brun lui fonça dessus en hurlant, mais il para et, d’un ample mouvement, envoya l’épée de son adversaire voler à quelques mètres. Diane en profita pour reculer doucement vers la porte. Elle reviendrait plus tard dans la nuit, quand toute cette agitation serait retombée.
Les deux jeunes gens se retrouvèrent nez à nez, soufflant bruyamment. Le vainqueur baissa son épée.
L’autre en profita pour glisser son bras droit derrière son dos. Il en ressortit une courte lame, qu’il plongea dans le flanc de son adversaire, et le poussa vers l’arrière. Celui-ci recula en se tenant le côté et se cogna violemment contre le battant de la porte que Diane refermait.
- Me**e !!!
Diane lâcha la poignée et rattrapa dans sa chute le jeune homme.
- Tu vois ce qu’il en coûte de traîner ma famille dans la boue, sale chien ! éructa l’autre qui se rapprochait en brandissant bien haut sa dague.
Diane ne réfléchit pas. Tenant toujours le jeune blessé, elle recula et tira fermement la porte derrière elle.
- Hééé ! hurla l’autre, qui accéléra pour rattraper la porte au vol. Il n’arriva pas à la rouvrir.

Les murs et la végétation frémissaient doucement. De l’autre côté, on entendit l’homme hurler puis, petit à petit, ses cris perdirent en intensité et disparurent. Diane se pencha sur le corps étendu à ses pieds et glissa ses doigts dans son cou, sous l’oreille. Il était vivant.
- Me**e... répéta-t-elle.
Elle tomba à genoux à côté du blessé.
- La poisse ! Je ne suis pourtant plus une débutante...
Le jeune homme bougea légèrement. Il ouvrit les yeux et tourna la tête vers elle.
- Seigneur Dieu ! Que s’est-il passé ?

Il serra sa main sur sa poitrine. Diane se releva et il la détailla des pieds à la tête avec de grands yeux ébahis.
- Qui... que... ?
Il geignit et porta ses mains à ses oreilles :
- Ah ! le tonnerre !
Puis il s’évanouit.

Anne Bourgeois • dessins Marie Sertillanges • ISBN 2-9521789-4-1